Dare al mondo il gusto di Dio / A da lumii gust de Dumnezeu
Sur la Sentence de Denys est une lettre que le Patriarche d’Alexandrie, Athanase (328-373), envoie à une personne engagée dans les discussions avec les Ariens. Ces derniers, voulant un appuis dans la tradition orthodoxe de l’Eglise pour la défense de leur doctrine christologique et trinitaire, font appel à une lettre du vénérable évêque Denys d’Alexandrie[1]. La grande difficulté des ariens était d’accepter la définition de Nicée, en 325, dont le terme consubstantiel en était la clef de voute. Nous ne connaissons pas exactement la personne à laquelle s’adresse l’évêque d’Alexandrie ni quel rôle jouait-il dans la société et/ou dans l’Eglise. Montfaucon lance l’hypothèse que le même destinataire d’Athanase aurait bénéficié des deux lettres : De Decretis et De sententia Dionysii. Dans les deux cas, l’auteur fait référence à l’audace des ariens de faire appel à un évêque du calibre de Denys pour réclamer leur orthodoxie. Le destinataire aurait demandé alors des éclaircissements à l’évêque. Cependant, cette hypothèse est invérifiable. En effet, nous apprenons de l’auteur qu’il n’est pas au courant des récentes discussions autour de l’autorité doctrinale d’un des ses illustres prédécesseurs mise au service d’une doctrine condamnée et bannie par l’Eglise. Cependant, si nous ne connaissons pas le destinataire de cette lettre, nous avons des indications qui nous conduisent à lancer une hypothèse sur la date de sa rédaction. Certaines expressions nous font penser qu’il s’agit de « l’époque d’or » de l’arianisme, à savoir entre 351 et 355.
Denys « le Grand », évêque d’Alexandrie entre 233-265, a été disciple d’Origène : « A Alexandrie, Héraclas ayant reçu la charge épiscopale après Démétrius, Denys lui succède à l’école de la catéchèse de cette ville : lui aussi avait été un disciple d’Origène »[2]. Il s'est fait distinguer par ses capacités de gouverner d’abord le Didaskaleion chrétien d’Alexandrie ensuite par ses prises de positions théologiques contre la doctrine sabellienne. Dans toutes les controverses de son temps, les lapsi, le re-baptême, la Pâque, Paul de Samosata, Sabellius, la paternité du livre de l’Apocalypse, son influence a été grande et ses écrits, occasionnés par les débats, nombreux. La controverse la plus célèbre à laquelle il s’est affronté particulièrement est celle qui prendra naissance un siècle plus tard avec la prédication du prêtre Arius.
Dans une période où les attaques contre la formule nicéenne et aux définitions signées par les pères conciliaires, l’appel aux Pères préconciliaires reste une arme de secours pour les partisans des doctrines anathématisées par Nicée en 325. En d’autres mots, les partisans d’Arius cherchent des appuis pour leur doctrine dans des affirmations de Denys qu’ils tirent de leur contexte polémique antisabellien. Dans cette lettre, Athanase poursuit un double but : d’une part montrer le travail œcuménique accompli à Nicée et, d’autre part, revendiquer la réputation de Denys mort en odeur de sainteté et honoré par les fidèles. Les ariens trouvent matériel en faveur de leur doctrine dans une lettre que Denys adresse à deux évêques de Pentapolis, appelés Ammonius et Euphranor. Probablement Sabellius était natif de cette province, plus exactement de Libye, et même après sa mort plusieurs adeptes se réclament de sa doctrine trinitaire : une trinité modaliste, à savoir, le Père, le Fils et l’Esprit Saint ne sont que des modes de représentation du même et unique Dieu. Cette doctrine le conduit à dire que le Père se serait incarné, serait mort et aurait ressuscité le troisième jour. La conséquence pastorale immédiate était que le Fils n’était plus prêché dans les églises chrétiennes. Exerçant son autorité et le droit de supervision sur les districts de la Pentapolis, Denys écrit à Ammonius, évêque de Bérénice : « En plus de celles-là, on possède encore beaucoup d’autres lettres de Denys, comme celles contres Sabellius à Ammon, évêque de l’Eglise de Bernice, et celle à Télesphores, et celle à Euphranor, et aussi à Ammon et à Europos »[3]. Dans ce passage, Eusèbe évoque encore trois autres lettres contre le même Sabellius écrites par Denys : à Télesphore, à Euphranor et à Ammon et Europos. De plus, l’évêque d’Alexandrie a écrit également à son homonyme de Rome : « Il a composé sur le même sujet quatre autres écrits qu’il adresse à son homonyme, Denys de Rome[4] »[5]. Dans toutes ces lettres, Denys d’Alexandrie insiste sur la distinction claire et nette entre le Père et le Fils avec le risque même d’utiliser des exemples assez simples, comme la vigne et le vigneron, le bateau et le constructeur, qui ont conduit les ariens à trouver des arguments en leur faveur doctrinale. Pour renforcer davantage la distinction entre les personnes divines, Denys utilise volontairement un langage assez origénien sur la subordination du Fils au Père. Cependant, cette subordination et les exemples qu’il utilise pour exprimer sa pensée trinitaire est à prendre avec précaution, nous dit Athanase. En effet, il faut distinguer dans le Fils le Verbe préexistent avec le Père qui est éternel et de la même substance que le Père, et le Christ qui a pris un corps semblable au nôtre, c'est-à-dire créé, pour notre salut et notre divinisation. Mais en méconnaissance de cause et sans tenir compte de l’ensemble des écrits de Denys, certains hommes d’Eglise sont allés à Rome et ont accusé le Patriarche Alexandrin devant l’évêque de Rome d’hérésie. Ce dernier, tandis que pouvait discerner clairement l’erreur sabellienne des écrits de l’alexandrin ne pouvait pas accepter une opinion contraire, à savoir aller jusqu’à nier la divinité du Christ et faire de lui un être complètement étranger en substance au Père. Alors il a réunit un synode qui rédige une lettre dans laquelle est explicitement condamnée la doctrine sabellienne. Mais, en même temps, le synode ne peut pas admettre l’idée que le Fils soit une créature du Père, accusation portée contre Denys. Celui-ci s’explique : « J’ai écrit dans une autre lettre les points par lesquels je réfutais aussi l’accusation mensongère qu’ils portent contre moi en prétendant que j’ai dit que le Christ n’est pas consubstantiel à Dieu. Car ce mot, comme je l’affirme, ne se trouve pas ni ne se lit nulle part dans les Ecritures Saintes, cependant, mes arguments, que je donne à la suite, et qu’ils ont omis, n’en contredisent pas la signification »[6]. Cela veut dire que le Fils n’est pas une créature, mais qu’il est éternel, de la même substance que le Père, il n’est pas séparé du Père bien qu’il soit une personne distincte de lui. Dans sa Réfutation et Dèfence, Denys reconnait avoir utilisé des expressions fortes dans le contexte antisabellien, cependant il admet la signification du terme nicéen « homoousion », le Fils consubstantiel au Père, tout en préférant un langage plutôt biblique. Il utilise également le terme grec « ousia », substance, dans le sens admis à l’époque par les théologiens chrétiens, proche, voire équivalent, du terme « hypostasis », subsistant. Malheureusement, il utilise une formule inadéquate en référence au Verbe incarné qui a donné lieu aux interprétations erronées, d’où son accusation devant l’évêque de Rome. La nature humaine du Verbe incarné est créée et différente à l’infini de la nature du Père, son créateur, comme la nature de la vigne est différente de la nature vigneron. Athanase veut défendre l’évêque Denys sur ce point en insérant bien cette affirmation dans le contexte polémique antisabellien. Le Père et le Fils sont deux personnes de la Trinité, sont de l’essence divine et non hiérarchisées. La Trinité Sainte est une et indivisible. Le Verbe seul a pris une chair créée comme la nôtre pour notre salut. Du reste, en mentionnant le Père, nécessairement on doit mentionner le Fils : « quand je nomme le Père, nécessairement je mentionne le Fils, car le Père est Père parce qu’il a un Fils et le Fils est Fils parce qu’il a un Père. Si le Père est éternel, nécessairement le Fils doit être éternel, car il ne peut pas y avoir de l’imperfection en Dieu.
Selon Athanase, la position théologique de Denys est orthodoxe et ses adversaires ont tort de le condamner, d’autant plus qu’ils ne connaissent pas toutes ses lettres mais prennent seulement des extraits épars d’une seule lettre qui a un but polémique sur un point christologique bien précis. Sur ce point, Athanase a raison de mettre à la disposition des ariens un dossier plus étoffé des affirmations de Denys pour faire ressortir sa pensée théologique dans un ensemble plus élargi de documents. Cependant, on ne peut pas passer sous silence la remarque des ariens qui voient un balbutiement dans la pensée de Denys sur un point fondamental de la doctrine chrétienne : l’éternité du Verbe. Comme ils ne peuvent pas accepter la consubstantialité nicéenne, cherchent refuge dans la pensée théologique des Pères préconciliaires. Athanase dépasse ses prédécesseurs sur le siège d’Alexandrie non seulement par le langage, mais aussi par la pensée. Il sait profiter de l’héritage alexandrin pour le mettre au service de la défense de la foi nicéenne. La grande difficulté de l’arianisme est de ne pas réussir à réconcilier la pensée des grands théologiens préconciliaires, comme Origène et Denys, avec les dogmes nicéens : divinité de la Trinité et consubstantialité du Fils au Père, sa co-éternité et sa co-glorification avec le Père. Par son incarnation, le Fils, Dieu et homme à la fois, est devenu l’intermédiaire entre Dieu et la création. La subordination dont parlent les préconciliaires, Origène et Denys, doit se reporter seulement au mystère de l’incarnation : par amour pour l’humanité, philanthropie, Dieu a pris une chair créée en Jésus Christ devenant en tout semblable à nous, même dans l’infériorité par rapport au Père, excepté le péché. La différence entre Athanase et ceux qui réclament leur pensée christologique d’Origène ou de Denys est que l’évêque d’Alexandrie a le souci de tenir compte du contexte dans lequel ont apporté leur contribution théologique ses prédécesseurs et des défis propres à chacun pour construire et laisser à la postérité un pensée théologique cohérente dont la référence ultime reste indiscutablement l’Ecriture.
La controverse des deux Denys a aussi un autre aspect intéressant : au-delà de l’aspect théologique et de l’éclaircissement de la pensée de l’évêque alexandrin Denys, on rencontre également un aspect ecclésiologique, à avoir la reconnaissance d’une certaine garantie du dépôt de la foi à l’évêque de Rome. Les historiens des mouvements œcuméniques auraient des choses à découvrir en regardant de plus près le cas des deux Denys. En éliminant tout aspect de pouvoir et de reconnaissance officielle de la primauté, les deux Denys nous montrent un aspect de l’Eglise universelle appelée à collaborer pour offrir une doctrine saine aux fidèles et nourrir leur foi au Christ par la méditation des Ecritures qui parlent à la fois de son éternité au sein du Père, « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu » (Jn 1, 1), et de son abaissement en prenant une chair humaine dans le mystère de l’incarnation, « Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » (Jn 1, 14). On ne peut pas donner ici une large place à cette question œcuménique, mais on peut retenir tout simplement deux éléments : premièrement, lorsque un problème doctrinal prend naissance dans la région de Pentapole, les opposants de Denys n’organisent pas un synode local pour résoudre la question mais font appel à l’évêque de Rome ; deuxièmement, l’évêque de Rome prend le cas au sérieux et écrit à son homonyme d’Alexandrie pour lui demander une explication et celui-ci se soumet promptement. Malheureusement, le fragment de la lettre de l’évêque de Rome préservé uniquement par Athanase ne nus dit rien sur la forme de l’intervention. S’agissait-il de demander simplement une explication comme l’égal à l’égal concernant une question de fond de la foi chrétienne, ou bien l’évêque de Rome demande cela en vertu de sa fonction reconnue avec un statut de primauté sur les autres trois grands patriarcats : Alexandrie, Antioche, et Jérusalem ? En tout cas, en lisant attentivement le Réfutation et la Défense on s’aperçoit avec évidence qu’il s’agit bien d’une soumission de l’évêque d’Alexandrie à l’évêque de Rome. Dans le texte d’Athanase nous ne trouvons pas des éléments évidents pour soutenir une telle affirmation. Egalement, nous ne pouvons savoir si l’évêque alexandrin reconnaît officiellement une autorité dogmatique à l’évêque de Rome. Nous pouvons déduire que la lettre de Denys de Rome avait certainement un haut caractère en rapport à la pensée théologique propagée à Alexandrie et un grand intérêt pour l’adhésion è la règle de la foi comme autorité suprême capable de résoudre toutes les difficultés doctrinales qui marquent les débats théologiques au IIIe siècle[7]. L’Eglise Romaine, qui n’a jamais été troublée précédemment par une question doctrinale de cet ordre, n’a jamais oublié la faveur qu’elle détient grâce à la primauté apostolique de Pierre, premier évêque de Rome. En ce sens, l’intervention de Denys a été précieuse, et le moment venu, pleinement exploitée pour résoudre un conflit doctrinal apparu à Alexandrie près d’un siècle plus tard.
Le présent document d’Athanase, avec des citations qui se trouvent dans le De Decretis et dans le De Synodis, nous permet donc de lire une page importante de l’histoire de la controverse arienne au IVe siècle. Denys a eu auparavant quelques échanges avec Syxte, le prédécesseur de Denys sur le siège de Rome, sur le sujet de l’enseignement distribué par Sabellius dans la région de Pentapole. En effet, c’était pendant son épiscopat qu'il était en permanente communication avec Rome et avec les autres importantes Eglises du monde chrétien. Eusèbe de Césarée fait mention de cette relation dans son Histoire Ecclésiastique.
La structure du De Sententia Dionysii peut être résumée ainsi :
chapitres 1 à 4 constituent la préface indiquant les principales lignes de défense ;
chapitre 5 à 12 traitent des passages incriminés contre Denys : Athanase les situent dans leur contexte historique et souligne l’aspect qu’ils sont incomplets pour présenter la foi de Denys dans son ensemble, car les passages cités ont été écrits avec un but bien précis, la polémique antisabellienne, mais en elles-mêmes les passages de Denis sont dans la ligne de l’orthodoxie et conforme aux affirmations des Apôtres;
chapitres 13 à 23 présentent la Réfutation et la Défense de Denys d’Alexandrie en donnant des amples citations pour montrer l’opposition évidente entre l’enseignement d’Arius et celui de Denys auquel prétendent se référer et adhérer les ariens.
chapitres 24 et 25 présentent la doctrine antiarienne de Denys et montrent que même les exemples un peu douteux de l’alexandrin sont en contradiction avec leur doctrine;
le chapitre 26 récapitule plusieurs points essentiels de la position doctrinale de Denys et nous pouvons voir un parallèle évident avec certaines affirmations d’Athanase ;
le chapitre 27 où Athanase proclame ouvertement la foi orthodoxe de Denys et l’urgence pour les ariens de renoncer à leur malice, abandonner leur erreur car leur inspirateur n’est pas Denys, mais bien le démon.
[1] On ne sait pas grand chose de l'évêque Denys d'Alexandrie, sinon ce que nous en dit Eusèbe de Césarée. Né très probablement au début du IIIe siècle à Alexandrie d'une famille païenne, disciple d’Origène et successeur de l'évêque Héraclas à Alexandrie (247), Denys - dit « le Grand » - est persécuté sous le règne de Philippe l’Arabe (248). Sous Dèce, il doit trouver refuge en Libye. Pendant les persécutions contre les chrétiens infligées par Valérien, il est exilé de nouveau en Libye jusqu'à ce qu'il soit libéré par Gallien (262). À son retour, il doit affronter à Alexandrie une révolution et la peste. Invité au synode d'Antioche (264-265), il est empêché d'y assister en raison de sa vieillesse et il meurt durant le synode. La principale source d'information qu'on ait sur Denys est l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée, qui cite un grand nombre de ses Lettres. Les œuvres de Denys sont principalement d'intérêt pastoral. Adversaire du sabellianisme, il fut lui-même soupçonné de trithéisme et dut démontrer son orthodoxie dans un traité intitulé Réfutation et Apologie adressé à Denys de Rome. Les passages cités par Eusèbe concernent notamment le novatianisme, le sabellianisme, le millénarisme dans l’ouvrage Sur les promesses, l'épicurisme da l’œuvre Sur la nature.
[2] Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 29, Sources chrétiennes, 41, Paris, Cerf, 1955, p. 132.
[3] Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VII, 26, Sources chrétiennes, 41, Paris, Cerf, 1955, p. 210.
[4] Sabellius et sa doctrine propagée par les partisans après lui ont intéressé beaucoup Denys en tant que leader spirituel du territoire ecclésiastique d’Egypte. Cette controverse attaque le cœur même de la révélations chrétienne et ce qui fait son originalité en tant que religion monothéiste : la croyance en un seul Dieu, indivisible, immuable, incorruptible et pourtant en trois personnes distinctes unies par la même substance divine. Plu tard, Athanase et Basile vont présenter toutes les implications doctrinales et théologiques d’un tel enseignement. Ils vont attaquer de toutes leurs forces et par tous les moyens à leur dispositions aux incidents répercutés par la doctrine sabellienne au IVe siècle.
[5] Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 26, Sources chrétiennes, 41, Paris, Cerf, 1955, p. 210.
[6] Athanase d’Alexandrie, De Synodis, 44. Le même texte, est cité dans De sententia Dionysii.
[7] Il est intéressant de comparer la lettre de Denys de Rome à Denys d’Alexandrie avec celle de Léon le Grand à Flavien, et avec celle d’Agathos aux sixième concile œcuménique tenu à Constantinople en 681 pour examiner la question des monothélites qui voyaient en Christ une seule volonté, la volonté divine, attaquant ainsi la pleine humanité du Verbe de Dieu fait chair.